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Comment a-t-on pu oublier Alice Guy ?


Alice Guy (en blanc, au premier plan) dirige Olga Petrova sur le tournage de La vampire en 1915. © Thierry Peeters (offerte gracieusement).
Alice Guy (en blanc, au premier plan) dirige Olga Petrova sur le tournage de La vampire en 1915. © Thierry Peeters (offerte gracieusement).

Le premier réalisateur de films au monde après Louis Lumière était une réalisatrice. Découvrir à la Fondation Carzou le travail de pionnière de la française Alice Guy (1873-1968), c’est aussitôt se demander comment une telle amnésie a pu frapper l’histoire du cinéma.


Quand Alice Guy devient secrétaire de direction au Comptoir général de la photographie à 21 ans, Léon Gaumont n’est encore qu’un ingénieur qui a pour ambition de vendre des caméras et des projecteurs. En 1895, celui qui deviendra le directeur des établissements Gaumont emmène sa secrétaire à la première projection des frères Lumière. C’est pour elle une révélation : « J’ai proposé à Monsieur Gaumont de faire quelques scènes de cinéma », raconte-t-elle dans un entretien de 1957. « À l’époque, on prenait seulement des scènes de rues. J’étais fille de libraire, j’adorais la lecture, et j’avais fait un peu de théâtre. Il me semblait qu’on pouvait faire mieux. » Léon Gaumont accepte sans grand enthousiasme : « Oui, c’est une affaire de jeune fille, en effet. Vous pouvez essayer, mais à une condition, c’est que votre courrier n’en souffre pas. »


Une affaire de jeune fille


Scénariste, réalisatrice, auteure et productrice, Alice Guy écrit et tourne chez Gaumont entre 1896 et 1906 des saynètes de tous les styles : burlesque, numéro de music-hall, actualité, fiction. Elle maîtrise très vite le cadrage, la mise en scène, la direction d’acteurs et l’éclairage. Elle utilise aussi les premiers trucages comme le « cut caméra », et innove dans le tournage de scènes en extérieur. Elle réalise cent cinquante « phonoscènes », sortes de vidéo-clips sonores, trente ans avant l’apparition du son au cinéma.


La fée aux choux (51 secondes, 1896) est la première fiction de l’histoire du cinéma. Dans un jardin, une fée se penche sur d’immenses choux et en sort comme par magie un, puis deux nouveau-nés qui gigotent, puis un troisième, figuré par une poupée, qui sont successivement déposés à terre. Le premier film de fiction symbolise une mise au monde en reprenant une imagerie populaire, et affirme le pouvoir qu'a le cinéma de se détacher du réel et de convoquer l’imaginaire.


Un point de vue féminin engagé


Dans l'œuvre pléthorique d’Alice Guy, plusieurs films traitent de l’exploitation des femmes (Les résultats du féminisme, 1906 ; L’Américanisé, 1912) ou du désir féminin (Madame a des envies et La hiérarchie dans l’amour, 1906). Elle affirme un point de vue féminin qui disparaîtra ensuite rapidement de l'industrie du cinéma pour de nombreuses décennies. Ces pépites sont à découvrir dans la salle voûtée de l’exposition, qui présente une vingtaine de films d’une à deux minutes remastérisés. Plus généralement, tout au long de sa carrière, ses films témoignent d’une sensibilité à des enjeux de société : la guerre, la pauvreté, la prison, la question raciale.


« J’ai le droit d’être là où je suis »


Cette femme émancipée surmonte les obstacles constitués par sa jeunesse et son genre pour parvenir à se faire une place dans un domaine artistique et commercial qui en est à ses balbutiements.Dès 1910, elle devient une menace en raison du pouvoir qu'elle prend en tant que numéro deux de Gaumont, et Léon Gaumont décide d'envoyer son mari en mission aux États-Unis. Contrainte de le suivre, elle y monte sa propre maison de production dans le New Jersey, la Solax, dont les films ont un immense succès. C’était avant Hollywood. Alice Guy tourne plus de mille petits films de fiction, parmi lesquels le premier péplum et le premier making-of. Mais elle commet l’erreur de confier la gestion de l’entreprise à son mari, qui mène la Solax à la faillite et la quitte pour une actrice en 1919. De retour en France avec ses deux enfants, ayant tout perdu, elle ne trouve plus sa place dans le monde du cinéma : son travail est techniquement dépassé et Gaumont refuse de la revoir. Elle se met alors à l’écriture de contes pour enfants, qu’elle publie sous divers pseudonymes – masculins – dont celui de Guy Alix.


Les raisons d’un oubli


Connue de son vivant en France et surtout aux États-Unis, Alice Guy est rapidement tombée dans l’oubli. On se souvient plus volontiers de l’homme qu’elle recruta comme assistant, Louis Feuillade, et l’on tend à attribuer à Georges Méliès la plupart des premières inventions d'effets spéciaux. Cette amnésie s’explique par un phénomène d’éviction des femmes du milieu du cinéma à partir des années 1920. Avec la naissance d’Hollywood et le développement commercial de cette industrie, l’argent prend le pas sur les préoccupations artistiques, et les hommes s'approprient les rênes en renvoyant les femmes aux fonctions subalternes (voir à ce sujet l’article « L’histoire oubliée des femmes qui ont fondé Hollywood »). Le parcours professionnel exceptionnel d’Alice Guy, ses découvertes artistiques et son inépuisable inventivité méritent d’être remis en lumière.


Exposition « Alice Guy, première cinéaste au monde » à la Fondation Carzou à Manosque.

L'exposition reprendra après le confinement. Commissaire : Jean-Pierre Senelier.

Entrée libre (salle de la rue des Potiers à Manosque).


Cet article a été publié en ligne par la revue Esprit en février 2021. Voir l’article.

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